De Gids, Mai/Juin 2004

Edition Speciale Le Pays Mal Compris

Les Néerlandais sont bien les derniers à se poser des questions sur leur identité néerlandaise. Ils se font plus petits qu'ils ne sont et qu'ils ne se considèrent en réalité. A ma connaissance, aucun autre peuple d'Europe ne se présente à ses voisins par une série de railleries et d'anecdotes sur son histoire, sa société et sa culture. Cette tendance à l'auto dépréciation est une caractéristique très répandue aux Pays-Bas et c'est en présence d'étrangers qu'elle se manifeste le plus. En se faisant passer pour plus petits qu'ils ne sont, ils évitent que les autres ne les dénigrent. En prenant leurs distances par rapport à leurs compatriotes, ils essaient de s'élever jusqu'aux hauteurs où ils placent les étrangers. Je ne connais pas d'autre peuple occidental qui agisse ainsi. En fait, si l'ostentation est la règle dans le monde, l'auto dénigrement est une caractéristique typique des Néerlandais.

Et remarquez, c'est précisément ce que je suis en train de faire.

Assez. Les Néerlandais n'ont pas tant de choses que ça à se reprocher, du moins pas plus que les autres nations. Toutefois, cette tendance même met en évidence une chose : les Néerlandais utilisent le pronom "nous" et les "Pays-Bas" comme une entité cohérente. Ils s'identifient donc avec leurs compatriotes. Une telle assimilation nationale n'est pourtant pas facile à accepter. Nous avons rejeté le nationalisme. Nous avons été éduqués dans l'idée que le nationalisme est à l'origine de la haine entre les peuples, même une toute petite dose de sentiment national nous est strictement interdite. Nous sommes un peuple pudibond à tous égards (sauf quand il s'agit de sexe), et c'est pourquoi nous nous abstenons de tout sentiment patriotique.

Cela s'explique en partie par l'histoire. Depuis plus de trois siècles, les Pays-Bas ont perdu toutes leurs guerres. Cela laisse des traces. Les Pays-Bas avaient un empire et ils l'ont perdu. Nous autres, Néerlandais pudibonds, ne nous permettons pas de regretter le passé colonialiste, bien au contraire, nous nous sentons obligés de nous réjouir de façon anti-colonialiste. Aujourd'hui qu'il ne nous est plus possible de nous en donner à cœur joie chez des peuples étrangers lointains et moins bien armés que nous, nous sommes devenus plus sages, pacifiques et ne plus habitués à la guerre. .

Le strict refus de la violence est également une forme de pudibonderie. Et c'est pourquoi l'intervention de nos soldats à Srebrenica a fait tant de remous. Nos soldats, quand ils sont en mission, ne savent pas trop ce qu'ils sont censés faire. Ce qui s'est passé à Srebrenica est toujours contesté , mais une chose est sûre, c'est qu'après coup, il n'est pas un seul Néerlandais qui se trouvait là-bas à l'époque dont nous puissions être fiers. La honte que nous ressentons est aussi un sentiment national, un sentiment collectif.

Nous autres, Néerlandais, voyons le monde à travers un miroir sans tain (la métaphore est de Johan Goudsblom) : nous pouvons voir le monde extérieur, mais le monde extérieur ne nous voit pas. Notre pays est moyen, ni petit, ni grand. Avec environ vingt millions de néerlandophones dans le monde, la Néerlandais est la trente-cinquième langue parlée, le produit brut que les néerlandophones rassemblés produisent est le douzième mondial (selon les calculs de Jean Laponce). Ce n'est pas tout à fait rien du tout.

Les Néerlandais n'osent pas se vanter des prestations de leurs compatriotes, et quand un étranger énumère leurs réussites dans les domaines de l'art, la culture, la science, la politique, le commerce et l'artisanat, ils le prennent surtout pour de l'apitoiement ("Vous avez quand même Rembrandt, Van Gogh, Hugo de Groot, Philips et puis l'autre, là, comment il s'appelle déjà ?").

Comme le baron de Münchhausen, Les Pays-Bas se sont extirpés de la mer grâce à leurs propres pompes. J'en suis fier, même si personnellement je me suis contenté de construire avec une pelle d’ enfant des petites digues de sables contre la marée.

Les Pays-Bas ont la chance de se trouver au bord de la mer du Nord, au milieu du grand triangle formé par l'Angleterre, la France et l'Allemagne, avec au-delà l'océan, l'Amérique. Ils ont su exploiter cet atout, mais ils demeurent, entourés des grandes puissances, une nation brave industrieuse, et médiocre.

Les Pays-Bas sont une démocratie et un Etat de droit, les gens y sont paisibles, humains et grincheux. En dessus de toutes mes autres idiosyncrasies, je suis également néerlandais, et j'en suis bien content.

Cet article parut aussi en Néerlandais et en Anglais